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Des mots intraduisibles en français pour exprimer la relation aux autres – MISANTHROPIE CONTRE PHILANTHROPIE

Aimer son prochain ou ne pas aimer son prochain (avec un crâne dans les mains et un air au moins aussi affligé que réflexif pour faire bonne mesure)… Telle est la question qui transcende les cultures, les peuples, les pays et les civilisations. Au fil des millénaires, certaines langues ont même trouvé des mots originaux souvent difficilement traduisibles en français pour exprimer leur misanthropie affirmée ou philanthropie profonde.

L’amour et la haine étant a priori des sentiments universels, quoi de mieux pour démarrer cette nouvelle rubrique « Enrichir son vocabulaire » que de se pencher sur quelques-uns de ces mots intraduisibles en français illustrant la relation aux autres ? Des mots dont la traduction passe rarement autrement que sous la forme d’une lourde périphrase approximant plus ou moins bien son sens.

Certains mots nous font arrêter notre lecture pour mieux en apprécier le sens, voire sortir notre dictionnaire afin d’en retracer le sens, l’étymologie et les usages. Qu’ils relèvent d’un registre soutenu ou non, la plupart de ces mots appartiennent généralement à notre langue maternelle, à savoir le français dans le cas qui nous intéresse (nonobstant les personnes en situation de multilinguisme et les cas de franglais, verlan verlangué ou autres idiomes). Mais qu’en est-il de ces mots étrangers qui ciblent des émotions que l’on ne pensait pas pouvoir décrire aussi succinctement ?

AIMER OU NE PAS AIMER SON PROCHAIN

L’humanité est complexe et compliquée, c’est un fait. Dans ce cadre, il est assez amusant de voir des mots intraduisibles sur la relation aux autres se répondre d’une langue à l’autre. On observe ainsi aussi bien d’étonnants antonymes interlinguistiques que des synonymes donnant l’impression de jumeaux séparés à la naissance.

  • Schadenfreude (allemand), parce qu’il vaut mieux rire du malheur des autres que du sien

Schadenfreude se compose des termes « Schaden » illustrant la notion de peine, dommage ou douleur et « Freude » qui signifie la joie (comme dans l’hymne européen). Une sorte d’oxymore joliment tourné pour exprimer cette joie perverse que l’on ressent quand quelqu’un d’autre subit un revers.

Ce sentiment se rencontre principalement chez les personnes ayant une faible estime d’elles-mêmes et a été mis en évidence par des études scientifiques. Ainsi, en 2011, des supporters d’une équipe de baseball américaine ont accepté que leur activité cérébrale soit mesurée par une IRM. Lorsque l’équipe adverse essuyait un revers, la zone du cerveau liée au plaisir montrait systématiquement une activité plus intense chez ces supporters.

  • Litost (tchèque), parce que certains sont incapables de rire du malheur des autres

Litost, pratiquement à l’exact inverse de Schadenfreude, exprime ce sentiment douloureux de profonde empathie que l’on ressent face à l’infortune de quelqu’un d’autre.

Litost est un mot tchèque intraduisible en d’autres langues. Sa première syllabe, qui se prononce longue et accentuée, rappelle la plainte d’un chien abandonné. Pour le sens du mot je cherche vainement un équivalent dans d’autres langues, bien que j’aie peine à imaginer que l’on puisse comprendre l’âme humaine sans lui .

Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, Folio, 2006
  • Fargin (yiddish) ou firgun (hébreu), parce que l’homme est un animal de compassion

Sur une note plus positive et également à l’inverse de Schadenfreude, fargin ou firgun caractérise une générosité d’esprit bienveillante à l’égard d’autrui. Il s’agit de la joie simple et sans arrière-pensée ressentie à la perspective que quelque chose de positif arrive ou puisse arriver à quelqu’un d’autre.

Toutefois, au-delà de l’amour ou de la détestation d’autrui, les langues étrangères sont riches de mots intraduisibles abordant la relation aux autres sous des angles plus complexes que la simple misanthropie ou philanthropie.

UN SEUL ÊTRE NOUS MANQUE ET TOUT EST DÉPEUPLÉ

Sur des connotations bien moins méchantes que Schadenfreude, mais peut-être moins existentielles et en tout cas bien plus mélancoliques que Litost et Fargin, on trouve une série de mots intraduisibles étonnants pour exprimer la relations aux autres.

  • Saudade (portugais), parce qu’être simplement mélancolique ne suffit pas

Saudade a la réputation d’être LE mot le plus difficile à traduire, en tout cas en Europe et certainement pour les non-lusophones.

Saudade exprime un sentiment doux-amer mêlé de manque, de mélancolie et de nostalgie, particulièrement lié :

  • d’une part, au fait de savoir quelqu’un ou quelque chose que l’on aime loin de nous, que ce soit en raison d’une distance géographique ou d’un éloignement temporel ;
  • d’autre part, au désir de mettre fin à cette distance (à préciser que dans le cadre d’un éloignement temporel dans le passé dudit objet d’amour, c’est un tantinet plus compliqué) ;
  • mais également à la connaissance contrariante et réprimée que l’objet en question peut être perdu à jamais.
  • Iktsuarpok (inuit), parce que le terme d’impatience n’est pas assez spécifique

Sur une note moins intrinsèquement tragique, Iktsuarpok, qui est pour un francophone peut-être aussi intraduisible qu’imprononçable, caractérise ce sentiment d’anticipation impatiente ressenti à la perspective que quelqu’un va bientôt arriver.

Il pousse entre autres à vérifier constamment (à la fenêtre pour les plus Low-Tech ou sur le partage de trajet Waze pour les plus technophiles) si l’objet de l’excitation est arrivé ou pas. (En général pas, ou pas assez vite parce que la relativité du temps qui passe met toujours son nez dedans.)

  • Beochaoineadh (irlandais), qui doit représenter l’état habituel des chiens quand leur maître part au travail

Peut-être encore plus imprononçable qu’Iktsuarpok, parce qu’il donne l’impression de devoir être prononcé avec une chaussette dans la bouche, Beochaoineadh exprime ce cri intérieur lancinant qu’une personne vivante est hélas partie.

  • Ya’aburnee (arabe), parce que la mort et l’amour sont intrinsèquement poétiques

Le poétique, mais intraduisible avec tant de concision, ya’aburnee décrit cet espoir que l’être aimé nous survive, tant la perspective de vivre sans sa présence est insupportable. Il signifie littéralement « tu m’enterres ».

Enfin, toute une série de mots intraduisibles narre la relation aux autres à l’aune du quotidien, pour tous les misanthropes moins radicaux qu’Alceste.

DE L’ART D’ÊTRE INTROVERTI

Dans la tendance « foutez-moi la paix », de nombreuses langues ont acquis l’art d’exprimer les nuances subtiles de l’introversion.

  • Sturmfrei (allemand), parce que l’enfer c’est les autres

« Sturm » pour la tempête et « Frei » pour la liberté : littéralement être libre de tempête.
Sturmfrei décrit cette sensation de félicité que l’on ressent lorsque l’on a (enfin) la maison pour soi tout seul. Que ce soit un adulte retrouvant le calme après une soirée bien animée, un parent appréciant la tranquillité après le départ des enfants pour l’école ou un adolescent bénéficiant de quelques heures de liberté pour cause d’absence temporaire d’une autorité parentale.

  • Phubbing (anglais), parce qu’ignorer les autres c’est tout un art

Ce mot-valise exprime l’art si subtil de se soustraire à une conversation physique en restant absorbé dans son téléphone. Une variante dans les transports publics consiste à porter un casque ou des écouteurs, mais sans mettre de musique.

  • Tartle (écossais), parce qu’il n’y a pas d’âge pour ne pas avoir de mémoire

Donnant l’impression d’un auto-entartrement, Tartle exprime très bien ce qu’il signifie. À savoir ce tragique moment d’hésitation et d’incertitude quand on a oublié le prénom de la personne à qui l’on doit s’adresser ou que l’on doit la présenter à quelqu’un d’autre.

  • Mamihlapinatapei ou mamihlapinatapai (Yaghan, Terre de Feu), parce qu’il fallait bien un record du mot le plus succinct au monde

Mamihlapinatapei, c’est ce regard sans mot, presque de connivence, entre deux personnes qui souhaiteraient toutes les deux agir ou lancer une discussion, mais hésitent tout autant à le faire.

Sur une note moins pleine de gêne, il représente également un instant sans paroles, privé et partagé entre deux personnes qui se connaissent, se comprennent mutuellement et sont en accord avec ce qui a été exprimé avant le moment de mutisme.

Challenge commentaires

C’est à vous de jouer !

Connaissez-vous d’autres mots étrangers ou intraduisibles en français qui expriment succinctement des émotions que la langue de Molière ne décrit que par périphrases ?

Avec plus de 7000 langues parlées, il est impossible de réduire cette richesse d’expression des sentiments humains à seulement 11 mots !

Ce qu'il faut retenir

Quelle que soit la culture ou la langue, aimer ou détester son prochain a donné naissance à des mots originaux souvent intraduisibles avec autant de concision.

Schadenfreude (allemand) exprime cette joie perverse que l’on ressent quand quelqu’un d’autre subit un revers.
Litost (tchèque) exprime ce sentiment douloureux de profonde empathie que l’on ressent face à l’infortune de quelqu’un d’autre.
Fargin (yiddish) ou firgun (hébreu) caractérise la joie simple et sans arrière-pensée ressentie à la perspective que quelque chose de positif arrive ou puisse arriver à quelqu’un d’autre.

Saudade (portugais) est réputé être un des mots les plus difficiles à traduire, mélange de mélancolie et de nostalgie à la perspective qu’un être ou objet aimé soit loin et puisse rester à jamais inaccessible même si on souhaite mettre fin à cet éloignement.
Iktsuarpok (inuit) exprime cette impatience spécifique quand quelqu’un va arriver et que l’on vérifie en permanence si la personne n’est pas déjà arrivée.
Beochaoineadh (irlandais) décrit ce désespoir que quelqu’un de vivant soit parti.
Ya’aburnee (arabe) exprime ce désir que l’être aimé nous survive pour ne pas avoir à vivre sans.

Sturmfrei (allemand) est ce sentiment ressenti quand on a enfin la maison pour soi tout seul.
Phubbing (anglais) est tout l’art d’éviter une discussion en restant plongé dans son téléphone.
Tartle (écossais) est ce sentiment désagréable ressenti quand on a oublié le prénom d’une personne alors qu’on a besoin de lui parler, de l’interpeller ou pire, de la présenter.
Mamihlapinatapei est cet indescriptible échange de regards sans mots, de connivence entre deux personnes qui n’osent pas lancer une action ou qui se comprennent après avoir exprimé un avis.

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